Voici la lettre de démission de Jacques A. Bédard

Véronique
Véronique Demers
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La lettre rendue publique intégralement

Sous la pression médiatique et suite aux extraits révélés par le FM 93 mardi matin, l’administration Labeaume a rendu publique la lettre de démission de Jacques A. Bédard, en fin d’après-midi. En voici la reproduction intégrale.

La lettre de démission de l’ex-directeur du projet d’amphithéâtre, Jacques A. Bédard, évoque clairement un dérapage et fragilise du même coup les intérêts de la Ville de Québec.

Québec, le 27 avril 2012

 

Monsieur Régis Labeaume, maire de la Ville de Québec    

Monsieur Alain Marcoux, directeur de la Ville de Québec

 Remise en main propre

 

 

Messieurs,

 Dans le cadre de la réalisation du projet d’Amphithéâtre multifonctionnel de la Ville de Québec (AMDQ) dont le poste de directeur du projet m’a été attribué au printemps 2011, le 11 avril dernier, vous m’avez informé de la mise en place d’un nouveau comité directeur du projet, lequel serait présidé par Monsieur Jean-Guy René, ing. et du fait que mon supérieur serait maintenant le président du Comité directeur. Ce changement a été officialisé le 12 avril lors d’une conférence de presse, le jour même du Comité plénier auquel vous m’avez prié de participer.

 À mon retour de vacances, le 23 avril, j’ai été informé de la composition exacte de ce nouveau Comité directeur et du fait nouveau que je serai maintenant «un invité» de ce nouveau comité. J’ai aussi reçu le 25 avril une copie d’un rapport du Comité de conseillers experts embauchés par Infrastructure Québec portant sur l’analyse du document d'appel d'offres relatif à la gérance de construction, datée du 23 avril 2012, appel d’offres qui doit être lancé dans les prochains jours. L’essentiel de ce rapport prône le démantèlement d’éléments stratégiques de contrôle du projet mis en place, dans les contrats de services octroyés à ce jour, et représente un retour en arrière en terme de protection des intérêts de la Ville de Québec.

 D’entrée de jeu, je me dois de vous informer que ce contexte nouveau est inacceptable.

 1. Rappel sur le cadre et les objectifs de mon contrat d’engagement

 Les objectifs fondamentaux que vous poursuivez depuis le lancement de ce projet sont :

a. respect du budget

b. respect de l'échéancier

c. respect de la qualité

Ils ont été clairement énoncés dans la description de tâches émise par Korn-Ferry chargée de recruter le directeur du projet, et spécifiquement intégrés dans mon contrat d’engagement par le biais de la clause 9.2. De plus, en y associant ± 25% de ma rémunération globale au respect de ces trois grands objectifs, il est évident que le directeur du projet est «imputable».

Pour rendre cette imputabilité réalisable, un lien d'autorité direct entre le directeur du projet et le directeur général de la Ville de Québec avait été planifié et intégré dans mon contrat d'engagement de façon très explicite.

  Soulignons également que dans nos échanges préalables à l’acceptation de mon mandat, j’ai aussi été informé que la Ville de Québec, par le biais du directeur général de la Ville de Québec, exercerait un contrôle du Comité directeur qui regroupait les différentes parties impliquées (Infrastructure Québec, MAMROT, Commission de la Capitale Nationale) et que j’aurais à devenir membre à part entière de ce comité pour des raisons d’efficacité, et que nonobstant l’existence de ce comité, mon seul et unique supérieur hiérarchique demeurait le directeur général de la Ville de Québec.

Les principes de base qui prévalaient pour permettre à la Ville de Québec d’exercer un tel contrôle sur le Comité directeur étaient :

1. la Ville de Québec assume tout dépassement des coûts au-delà de 400 M$

2. la Ville de Québec assume toutes les conséquences inhérentes à un retard dans la livraison du bâtiment, un dommage liquidé de 20 M$ prévu au contrat avec QMI témoigne du sérieux de cet engagement.

2- Retour en arrière

À mon entrée en fonction le 14 avril 2011, vous avez été informé que le premier contrat de services professionnels accordé à cette date en gestion de projet ne tenait pas compte de l’atteinte de deux de vos trois grands objectifs, respect du budget et de l’échéancier, et de plus, que le coût final de ce contrat serait passé de 4,5M$ à 13,5M$ dans le temps, ce qui était inacceptable.

Nous avons donc annulé ce contrat et révisé globalement les principes directeurs des contrats de services professionnels en gestion de projet, architecture / ingénierie et dissocié la gestion de projet de la gestion de construction, pour nous assurer d’une probité et indépendance accrue dans la gestion financière de cet important projet. Pour mobiliser tous ces intervenants dans l’atteinte de vos trois grands objectifs, des clauses d’imputabilité financière du même ordre que celles qui avaient été incorporées à mon contrat d’engagement (+- 25%) ont été introduites dans les différents contrats. Quoique peu utilisées jusqu’à ce jour par les grands donneurs d’ordre, de telles clauses ont déjà été utilisées dans des grands projets. De plus, depuis juillet 2011, outre le fait que l’architecture contractuelle de ces contrats de services a été présentée au Comité directeur de l’époque et en complicité avec les responsables d’Infrastructure Québec, lesquels ont eu l’occasion de nous transmettre leurs suggestions, celles-ci ont donc été intégrées aux différents contrats de services.

3- Les résultats de ces clauses d’imputabilité

Après plus de 12 mois de travail assidu de la part de tous les intervenants, Ville de Québec, professionnels-maîtres, gestionnaires de projet, le résultat relativement au projet AMDQ est le suivant :

- harmonie entre les intervenants

- esprit d’équipe

- budget respecté (400 M$)

- coût des services respecté

- production des livrables selon l’échéancier

Au 26 mars 2012, les professionnels-maîtres tout comme le gestionnaire de projet se sont portés garants du budget directeur de 400 M$ et de l’échéancier. Voilà le résultat concret des concepts d’imputabilité qui ont été introduits dans ces contrats. Ces professionnels et gestionnaires se sont portés garants de l’atteinte de vos trois objectifs (respect du budget, de l’échéancier et de la qualité) en opposition à ce qui prévalait au contrat de gérance en vigueur au moment de mon entrée en fonction, seule la Ville était responsable du respect du budget de l’échéancier.

4- La responsabilité de la Ville de Québec impose un certain contrôle

Les lourdes responsabilités de la Ville de Québec (budget-échéancier) imposent un contrôle des éléments stratégiques du dossier. Rappelons les efforts et les représentations qui ont dû être déployés par la Ville de Québec pour faire accepter par Infrastructure Québec une stratégie d’approvisionnement qui nous protégerait contre des tentatives de collusion ou absence de compétition véritable. Le leadership de la Ville de Québec a été déterminant pour favoriser l’implantation d’une stratégie d’approvisionnement jugée acceptable par les services juridiques et approvisionnements de la Ville de Québec et par Infrastructure Québec. Pour les intérêts des contribuables de la Ville de Québec et de l’agglomération, ce leadership de la Ville de Québec est un impératif.

5- Nouveau Comité directeur – nouveau contexte

Par sa décision le 12 avril dernier, sous le prétexte louable de bonifier l’expertise en construction du Comité directeur du projet, la Ville de Québec:

- se donne une position minoritaire sur le Comité directeur

- s’est privée de la présidence de ce Comité directeur

- a écarté son directeur du projet comme dirigeant de ce Comité directeur

- subordonne son directeur de projet à l’autorité du président du Comité directeur du projet qui est une ressource non permanente et totalement indépendante d’un lien d’autorité avec le directeur général de la Ville de Québec

- et selon le projet de gouvernance en date du 25 avril proposé par Infrastructure Québec, subordonne le directeur du projet à l’autorité d’Infrastructure Québec.

Ce cadre de travail pour le directeur du projet est fort différent de l’énoncé du sommaire décisionnel confirmant mon embauche à savoir :

« Sous l’autorité du directeur général de la Ville de Québec, la personne titulaire du poste planifie, organise, dirige, coordonne et contrôle, en conformité avec les valeurs et objectifs institutionnels de la Ville, l’ensemble des activités et des ressources nécessaire à la réalisation du projet de construction d’un amphithéâtre multifonctionnel pour la Ville de Québec.

Le titulaire du poste établit et dirige l’organisation de la gestion de la construction du chantier et indique la voie à suivre dans l’accomplissement de toutes les activités reliées à l’exécution du travail de construction, y compris les contrats de gestion du matériel, la gestion du bureau et du village de construction, les relations de travail, la sécurité et la prévention des accidents.

Plus spécifiquement, le directeur du projet sera responsable de :

• S’assurer de la réalisation du projet, de la gestion budgétaire et de l’atteinte des objectifs visés au plan de l’efficience opérationnelle, des échéanciers et de la gestion des ressources humaines.

• Analyser et dégager l’ensemble des principaux enjeux découlant de la réalisation d’un projet de cette envergure et assumer un rôle-conseil auprès de la Direction générale de la Ville de Québec.

• S’assurer que soient développées des méthodes de travail et différentes activités de saine gestion nécessaires à la réalisation du projet et en superviser la mise en application.

• Voir à l’établissement de mécanismes performants de coordination et de communication entre tous les partenaires du projet.

• S’assurer que tous les travaux de construction soient conformes aux spécifications de conceptions et soient réalisés conformément aux prévisions, au budget et aux normes de qualité.

• Établir et mettre en place le calendrier des travaux, les méthodes, le tableau des effectifs, le matériel et l’équipement requis.

• La performance globale du projet et analyser continuellement sa performance, tout en étant la personne-ressource auprès des différents intervenants pour toutes les activités du projet sur le terrain.

• Superviser et planifier la réalisation des sous-projets de tous les secteurs d’activités.

• Diriger l’élaboration et la mise en place d’un programme de formation pour les employés subalternes ainsi que l’ensemble des programmes de sécurité des projets tout en s’assurant qu’ils respectent rigoureusement les codes de sécurité.

• Maintenir un contact continuel avec les clients, les sous-traitants et les fournisseurs. »

À ce que je sache, la Ville de Québec a donc perdu le contrôle du Comité directeur de son projet AMDQ, abandonné son directeur du projet dans une « structure diffuse » sous l’autorité d’une ressource externe sans imputabilité légale ou financière envers la Ville de Québec et ses citoyens, en regard des objectifs : respect du budget, des échéanciers et de la qualité. Pour donner tout son sens à l’expression « structure diffuse » rappelons qu’en plus de la confusion ci-avant énoncée, le directeur du projet doit sur le plan opérationnel (appels d’offres, approvisionnement, services juridiques et financiers) utiliser les services de la Ville de Québec lesquels sont hors de l’autorité du président du nouveau Comité directeur, maintenant supérieur hiérarchique du directeur du projet.

6. Performance des 12 derniers mois

La performance de l’équipe de projet n’est pas le fruit du hasard ou la simple volonté d’un individu, elle est une résultante de l’implication et du support direct donné au directeur du projet par le Maire de la Ville de Québec et le Directeur général, tout en lui laissant la latitude opérationnelle pour réaliser son mandat tel que défini au paragraphe 5.

7. Commentaire sur le rapport du Comité des conseillers experts du 23 avril 2012 mandaté par Infrastructure Québec

Sans donner plus d’importance qu’il se doit à ce rapport préparé par trois experts indépendants qui ne semblent pas maîtriser tout le contexte du projet tel qu’en témoignent certains de leurs commentaires, accepter les conclusions de ce rapport pour la Ville de Québec équivaut à abandonner des principes fondamentaux qui ont protégé jusqu’à ce jour et qui protégeront dans le futur les intérêts financiers de la Ville de Québec. Pensons seulement à un des principes préconisés par ces experts : «le gestionnaire de construction est le seul interlocuteur contractuel pour l’administration des contrats incluant les décomptes mensuels, changement, avenants…» Comment peut-on formuler une telle recommandation sur la base de ce qui est dénoncé dans l’industrie de la construction présentement. Il faut savoir que la majorité des candidats potentiels comme gestionnaires de construction sont aussi des entrepreneurs généraux qui pourraient dans leurs affaires courantes transiger avec les mêmes sous-traitants que ceux impliqués dans le projet. Si l’on prête foi aux différents commentaires qui sont véhiculés dans les médias, pour la Ville de Québec accepter une telle recommandation de ces trois experts indépendants témoignerait d’un manque de vigilance la plus élémentaire. De plus, accepter les recommandations de ces experts équivaudrait à abandonner des clauses ou principes d’imputabilité qui offrent une protection pour la Ville de Québec et ses citoyens contre les abus observés sur certains projets contemporains réalisés à l’extérieur de la Ville de Québec.

8. Plus qu’un engagement contractuel

À plusieurs occasions, j’ai eu à vous confirmer collectivement ou individuellement qu’en plus de mes obligations contractuelles, ce projet pour moi, tout comme pour vous deux j’en suis profondément convaincu, comporte une obligatoire morale de résultat envers les citoyens de la Ville de Québec. Il est dont intolérable de me placer dans une telle structure, sous une direction qui me prive du cadre et de l’autorité prévus à mon contrat d’embauche, prérequis pour me permettre d’atteindre mes objectifs et ceux visés par la Ville de Québec, respect du budget, de l’échéancier et de la qualité.

9. Constat

Dans un tel contexte, c’est donc avec le plus grand regret pour la Ville de Québec et pour les citoyens que je dois me prévaloir des droits qui me sont accordés par l’article 8.2 de mon contrat. Je ne peux accepter et tolérer : 1. Que les principes fondamentaux qui ont été mis en place dans les contrats de services professionnels soient remis en cause ou retirés; 2. Que le contrôle direct du projet me soit retiré ou retiré de l’autorité du directeur général pour être noyé dans une structure d’autorité diffuse sans imputabilité de ses dirigeants à ce que je sache.

Conclusion

À la lumière de ce qui précède, la seule conclusion possible est de me dissocier du projet AMDQ et de vous remettre ma démission au poste de directeur du projet, laquelle deviendra effective dans les quatre semaines selon les termes de l’article 8.2 de mon contrat. Veuillez donc considérer la présente comme le préavis requis. En plus de cette très grande déception que j’ai de devoir mettre un terme à mon mandat, je vous informe que je ne pourrai pas tolérer, être présent et supporter mon remplaçant éventuel si le nouveau Comité directeur persiste dans sa volonté de détruire le cadre du projet (stratégies contractuelles, liens d’autorité, etc.). Envers la Ville de Québec et la population, ma présence au dossier dans un tel contexte durant cette période de transition équivaudrait à cautionner des décisions contraires aux objectifs et à ses intérêts. C’est donc avec le plus grand regret que je dois mettre un terme à mon mandat avec la Ville de Québec et à cette complicité que nous avions développée durant ces 12 derniers mois. Respectueusement,

Jacques A. Bédard, ing.

Organisations: Comité des conseillers experts, AMDQ, Commission de la Capitale Nationale

Lieux géographiques: Québec

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Derniers commentaires

  • Gerry Pagé
    15 mai 2012 - 22:41

    Bravo Monsieur Bédard. Quel bel exemple d’honnêteté, d’intégrité, de transparence et de respectabilité. Votre départ est fort regrettable, parce que vous étiez le lien de confiance avec la population, en raison de votre indéniable droiture et bon jugement. Soyez-en honoré et félicité. Sous Régis Labeaume, homme sans vision, homme d’approximations, bougie de parlotte torpille et de gigote futile, tout n’est que confusion et éparpillements, tout n’est qu’approximation et pulsions émotives, parce que sa méthode de travail tient du tâtonnement et des embrouillaminis du chaos dans lequel lui, les zouaves de sa confrérie et les fans de Boischatel et d’ailleurs se délectent journellement des bouillons les plus vaseux. Maintenant les citoyens de la Capitale et les Québécois de toute la Province qui devront subir les dépassements de coûts, savent à quoi s’en tenir.

  • André Larose, ingénieur retraité
    15 mai 2012 - 20:36

    Bravo Jacques confrère ingénieur de Génie Civil 1971 Université Laval. Jacques, je suis fier de toi. Je reconnais ta franchise et ton honnêteté. Enfin, un ingénieur qui se tient debout et qui a le courage de dire le fond de sa pensée pour le plus grand bien de ces concitoyens de la Ville de Québec. Tu es un bel exemple pour les jeunes ingénieurs en ces temps difficiles que nous traversons au Québec. Jacques, tu peux marcher la tête haute avec la satisfaction du devoir accompli.