«Tous paresseux et incompétents», «illettrés et alcooliques», «artisans de leur malheur», «sans le sou mais obèses et fumeurs», ou «B.S un jour B.S. toujours», voilà autant d'opinions lapidaires qui illustrent à quel point les préjugés sont profondément ancrés dans la perception populaire à l'égard des pauvres. La liste pourrait s'allonger à l'infini tellement, dans une société nantie comme la nôtre où éducation et services sociaux sont accessibles à tous, on imagine que la richesse abondante ne demande qu'à être répartie équitablement. Une fois notre confort individuel chèrement acquis, la voie du succès semble ouverte à chacun. Tant pis pour nos «Bougons» nationaux s'ils font exprès pour rester en marge de l'économie et profiter du système.
Ce jugement sévère et généralisé sans nuances préoccupe les organismes de lutte à la pauvreté. D'une part, on craint le désengagement de la population pour la cause et, d'autre part, on veut maintenir l'espoir parmi les gens dans le besoin. Pareil défi a conduit Centraide Québec à mener une série de consultations cet automne, sur ces préjugés tenaces à l'endroit de cette frange de la société. Pour les intervenants en entraide, l'exclusion des démunis crée un cercle vicieux dont il devient difficile de s'extirper. À tel point que même les moins nantis entretiennent des préjugés envers eux-mêmes. Lorsque l'estime de soi s'effrite autant, pas facile de relever la tête et sortir de l'abîme.
Le postulat de Centraide Québec suppose justement que «les préjugés et les idées reçues ne font rien d'autre que concourir à l'enlisement et à la perpétuation de la pauvreté pourtant décriée. Il s'appuie notamment sur l'importance de la confiance, des croyances et de l'opinion publique dans le façonnement de l'organisation sociale.» Sans un débroussaillage des petites méchancetés véhiculées dans les conversations de tous les jours, le travail de terrain s'avère de plus en plus compliqué. En effet, comment véhiculer la nécessité de garder espoir et de continuer à aider, si le temps transforme les préjugés en demi-vérités acceptées? À quoi bon lutter, si la pauvreté reste indélogeable et inévitable pour une partie des désoeuvrés de la société?
Justifier ainsi l'inaction n'apporte rien de productif. Baisser les bras devant la pauvreté ne peut que freiner les ardeurs de ceux qui tentent et veulent s'en sortir, en plus d'appauvrir la société d'autant de talents inexploités. Tenter de donner un visage uniforme à la déchéance et à la malchance se veut un mauvais réflexe de protection contre un malheur qui peut tous nous toucher sans crier gare, de façon temporaire ou prolongée. Il suffit de remonter à l'époque de nos études ou encore de nos premiers emplois d'été, pour se rappeler que personne ne roule sur l'or à ses débuts dans la vie. Aussi, malgré toute la bonne volonté qui les anime, certaines personnes handicapées arrivent à se réaliser dans la limite de leurs conditions.
Ajouter l'injustice sociale à l'injustice naturelle s'avère un comportement mesquin et contreproductif. La meilleure façon de lutter contre la pauvreté demeure d'y voir avant qu'elle ne frappe. Plutôt que de se déresponsabiliser, les mieux nantis ont avantage à s'engager et à adoucir le drame humain derrière ce coup du sort. Surtout que, contrairement à ce qu'on croit, le portrait de cette tare sociale n'a rien d'immuable puisque 50 % des pauvres s'en sortent au bout de deux ans. Cela peut donc arriver à n'importe qui et rares sont les nécessiteux de carrière…
Lutter contre les préjugés envers la pauvreté
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