Je, me, moi, tout de suite!

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Par Normand Chatigny, Michel Héroux, Denys Larose et Jean-Noël Tremblay (1)

 

Le lendemain de l’Halloween commençaient les publicités télévisées pour Noël. Le lendemain. Pas de répit pour la consommation des dernières bébelles, des derniers gadgets. Consommer le plus possible dès maintenant grâce à un crédit illimité ou presque, voilà l’inquiétante (ou désolante) réalité d’aujourd’hui.

Nous vivons à une époque étrange dans son rapport au temps. Rien ne sert de se lamenter sur les temps passés ou de sombrer dans la nostalgie. Le 21e siècle est ce qu’il est, et on ne pourra le changer. Mais des individus pourraient vouloir se changer pour ne pas être totalement à la merci de cette ère qui est la nôtre. Nous vivons constamment dans l’urgence, dans une immédiateté nourrie par des médias omniprésents et omni fascinants. C’est une urgence artificielle,  artificiellement créée et entretenue certes, mais dans la perception générale, c’est une urgence tout de même. Quelle était la crise de la semaine dernière ? Du mois dernier ? Les mineurs du Chili ou de la Chine ? La commission d’enquête, le colonel Williams ou la revue Maclean’s ? Le schiste ou le Suroît ? La fronde contre la chef péquiste ou le décès de Claude Béchard ? Garderies ou urgences d’hôpitaux ? On ne sait pas et on ne veut pas le savoir ! Je me contente de là, tout de suite. Je veux le dernier gadget. Pas demain. Aujourd’hui. Appris par texto sur mon portable ou par Twitter, oublié dès le « twit Â» suivant.

 

Notre rapport au temps a changé, et probablement pas pour le mieux. Il fut, croyez-le ou non, une époque où l’homme vivait avec le temps, conscient du passé, actif au présent et ouvert sur l’avenir, le sien et ceux de ses enfants. Au Québec, cet ancien rapport au temps est assez bien révélé dans la devise « Je me souviens Â». On voulait se souvenir pour mieux organiser le présent et apprivoiser l’avenir. Cela demandait réflexion, méditation même, car l’avenir est en partie ce que nous décidons d’en faire. L’avenir peut se modeler, si on le veut. Cela n’est plus et on a presque oublié qu’il n’y a pas toujours adéquation entre changement et progrès humain.

 

Qui sait, tout a peut-être commencé par ce vieil adage du siècle dernier voulant que « le temps, c’est de l’argent Â». Puis, pour une rentabilité maximale, le  just in time ,  l’outsourcing Â» et autres concepts du même acabit sont arrivés, appliqués à toutes les sauces avec l’œil sur les résultats trimestriels et aucune perspective et stratégie d’avenir. Les nouvelles technologies de l’information sont venues river le clou dans le cercueil de la méditation et de la réflexion. L’irruption des jouets électroniques, sans lesquels vous n’existez pas, a fait le reste. En parallèle, les médias électroniques ont triomphé. Autrefois, on disait qu’une image valait mille mots. Aujourd’hui, l’image, dévalorisée et abusée, ne vaut pas plus que la suivante. Mille images ne valent plus un mot. Et la publicité envahissante et triomphante est venue consacrer dans l’esprit populaire, l’ère de la consommation. On n’attend plus, on ne veut plus attendre. Je veux tout, tout de suite, je veux me satisfaire aujourd’hui, maintenant. Le passé ? Inutile et encombrant. L’avenir ? On s’en fout. Je consomme, donc je suis. Et les gouvernements encouragent leurs citoyens à consommer plus pour relancer une économie qui vit sur le crédit et l’endettement individuel et collectif. La vitesse érigée en vertu, l’instantanéité, l’immédiateté, la satisfaction tout de suite du je, du moi, voilà qui dépeint assez bien notre société.

Marx a pu écrire que la religion était l’opium du peuple. On constate que la consommation abusive et incessante est maintenant la nouvelle religion mondiale. Tous sont soumis aux grand-messes permanentes des médias électroniques dont les contenus ne servent qu’à remplir le temps à coup d’images rapides et d’excès multipliés de toutes sortes, en vue de garder captif le téléspectateur et l'exposer à ce qui est important, la propagande commerciale. Il est difficile d’échapper à cet assaut de la publicité, à la télévision, dans le  cellulaire et autres outils qui contribuent à la perte du sens du temps. Les jeunes, particulièrement, y succombent, fascinés qu’ils sont par les technologies et sensibles à la publicité qui les rejoint tout le temps par des canaux que ne soupçonnent même pas leurs parents.

 

L’espérance de vie s’accroit en même temps que l’urgence de vivre. Quel paradoxe ! Mais le sens du temps et une consommation maîtrisée, voilà qui s’apprend, tout comme une certaine simplicité volontaire. La vitesse et la frénésie qu’impliquent le je, me, moi, tout de suite ne pourront pas durer toujours. L’ère de la révulsion approche probablement chez beaucoup…

 

 

 

 

 

[1] Les auteurs, tous intéressés aux politiques et affaires publiques, habitent la région de Québec.

Organisations: Commission d’enquête

Lieux géographiques: Région de Québec, Chili, Chine

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  • Emilie
    23 novembre 2010 - 00:47

    Sérieusement votre texte, décrit parfaitement ce que j'ai perçue de la vie globalement. Avec un certain recul et la perception de voir les choses différament depuis un certain temps, je me dis desfois que la vie est injuste.L'électronique est devenue une "drogue" pour certains, alors que d'autres n'ont rien de tout cela. J'adore votre texte et continuez à écrire des mots comme ceux-ci. C'est frappant.