Ainsi, au cours des deux derniers jours, près de 25 vétérans de la région de Québec se sont relayés sur la chaise d’entrevue à l’Hôtel Château Laurier. Chacun d’entre eux a été interviewé pendant 45 minutes par un historien professionnel de l’Institut Historica-Dominion, l’organisme qui pilote le projet. Un montage d’environ sept minutes regroupant les meilleurs extraits sera ensuite diffusé sur le site Internet de l’organisme. L’entrevue audio sera accompagnée d’un profil de l’ex-militaire, de photos d’archives et d’une retranscription écrite de l’entretien.
Les témoignages de ces vétérans ne sont pas les premiers que l’Institut Historica-Dominion obtient. Depuis les débuts du projet en 2009, l’organisme subventionné par le ministère du Patrimoine canadien a recueilli plus de 2000 témoignages de vétérans de la Deuxième Guerre mondiale et de la Guerre de Corée à travers le pays. La plupart de ces enregistrements peuvent déjà être entendus sur le site Internet. Pour l’heure, l’Institut concentre presque uniquement ses efforts sur ces deux conflits. La possibilité de diffuser certains témoignages sur un DVD à l’intention des écoles est par ailleurs étudiée.
Selon Carl Pépin, historien pour l’organisme, le Projet Mémoire est une nécessité afin que les générations futures soient au fait du courage que ces hommes ont démontré. «La guerre de 14-18, durant laquelle il y a eu des milliers de morts, on n’a presque pas recueilli de témoignages des soldats. Et pourtant la technologie – le magnétophone – existait dans les années 1950-1960 et on ne l’a pas fait. On ne voulait pas faire la même erreur avec les vétérans de la Deuxième Guerre mondiale et de la guerre de Corée», explique-t-il.
De plus, ce dernier souligne le «sentiment d’urgence» qui anime les historiens de l’organisme; un sentiment qui les a poussés à entreprendre un blitz d’entrevues au cours des derniers mois dans des villes comme Toronto, Montréal, Vancouver, mais aussi Rimouski et Gaspé. «Le temps fait son oeuvre. Les plus jeunes vétérans de la Deuxième Guerre mondiale ont environ 85 ans – et je dis bien les plus jeunes. Et ceux de la Guerre de Corée ont en moyenne 80-81 ans. Le temps joue contre nous, on ne peut pas se permettre de perdre ces précieuses histoires», confie M. Pépin.
Les vétérans ont également été invités à apporter des photos d’archives ou des artéfacts pour leur entrevue. Les documents ont été numérisés sur place et seront ajoutés au profil des anciens combattants sur le site Internet du Projet Mémoire.
La Guerre de Corée, une guerre oubliée
Paul-Henri Laflamme a pris part à la Guerre de Corée de 1950 à 1953. Celui qui participe à des rencontres informelles en compagnie d’autres anciens combattants tous les mercredis matin aux Galeries de la Capitale admet s’être enrôlé dans l’armée à l’époque afin de «voir du pays». S’il a accepté de livrer ses souvenirs à l’Institut, il admet «avoir oublié bien des choses depuis 65 ans». Il se considère toutefois «béni» d’être encore vivant aujourd’hui pour en parler. «Pas chanceux, précise-t-il. Être béni ce n’est pas pareil. La chance, ça vient avec le hasard, tandis que la bénédiction, ça vient de Dieu!»
Quant à savoir s’il retient une leçon de sa participation à cette guerre, M. Laflamme se montre cynique: «C’est qu’aujourd’hui on réalise que ça a rien donné. Et que le conflit perdure entre les deux Corée. Je m’aperçois qu’il y a beaucoup de discussions qui se font, mais il n’y a rien qui se règle.» Malgré tout, le vétéran originaire de Québec ne regrette rien et refuse de voir sa participation comme inutile. «Ça ne m’affecte pas du tout, cet échec. Je suis sorti de l’armée. L’armée est sortie de moi. Je suis un homme libre.»
Aimé Michaud, 81 ans, a servi lui aussi en Corée aux côtés de M. Laflamme. C’est d’ailleurs l’un de ses amis encore aujourd’hui. Il constate que la Guerre de Corée, qui opposait le régime communiste du Nord au régime du Sud soutenu par les puissances occidentales, est encore très méconnue du grand public. C’est pourquoi M. Michaud a accepté l’invitation de l’Institut Historica-Dominion et qu’il donne régulièrement des conférences dans des cégeps et des écoles secondaires.
Et tout comme son confrère M. Laflamme, ce résident de Val-Bélair préfère s’abstenir de s’épancher sur les considérations morales et éthiques de cette guerre: «C’est une job qu’on faisait. On savait qu’on s’entretuait. Mais c’était une position. C’était mon travail. J’avais mon devoir à faire et je l’ai fait.»
Pour visionner les enregistrements audio des anciens soldats ou pour en connaître davantage sur le Projet Mémoire, consulter le www.leprojetmemoire.com
Québec Hebdo
